Identités, racines sans terre ? Le rôle des parents dans la construction d’un « chez soi » en expatriation

Qu’est ce que ça veut dire « être chez soi » quand on a grandit entre deux, trois ou plusieurs cultures ?
Pour un enfant expatrié ou un enfant de troisième culture ou TCK, le sentiment d’identité se construit entre des langues et des cultures parfois très éloignées. Les questions de « qui je suis ? », de « chez soi » émergent souvent bien plus tôt qu’on ne l’imagine…
Une identité en mouvement chez l’enfant expatrié

Un enfant expatrié, perçoit très tôt qu’il ne parle pas « comme tout le monde », qu’il a des habitudes « différentes » à la maison, que ses grands-parents ou autres membres de la famille sont loin etc… Il peut être à l’aise avec cette différence mais parfois ça n’est pas le cas.
« Tu viens d’où ? Pourquoi tu ne parles pas comme nous ? »
Ces questions, qui peuvent paraître banales pour certains, peuvent réveiller chez l’enfant expatrié une profonde confusion. Parfois cela se manifestera par un sentiment d’injustice ou de colère envers ses parents, le pays d’accueil ou les autres enfants… Mais ça n’a pourtant rien d’une fatalité, au contraire.
Racines : une question de lien, pas de sol
On confond souvent racines et territoires. Mais dans le cas des enfants expatriés, les racines ne « poussent » pas toujours dans une seule terre.
Se « sentir » chez-soi fait appel au sentiment, pas à l’adresse. L’enfant expatrié ou l’enfant de troisième culture n’est pas déraciné, il est multi-racines.
Ce qui fait racine, c’est la mémoire partagée, des photos, des histoires, des objets et des habitudes qui voyagent.. C’est le lien et ce qui raccroche à son pays d’origine malgré la distance géographique. Les racines ne sont pas figées. Elles s’étendent à travers des lieux, des souvenirs, des récits, des habitudes, des rituels, des émotions…
Ce qui fait racine, c’est la possibilité d’avoir plusieurs réponses à la question « d’où viens-tu ? »
Avoir des racines, c’est aussi avoir le droit à la complexité, à la particularité, à la diversité. Ce n’est pas être entre deux ou trois cultures (ou plus) qui est déstabilisant. C’est de devoir trancher, choisir, s’expliquer ou se justifier. C’est aussi de devoir rompre tout lien avec son pays, sa culture, sa langue d’origine.
Donner une légitimité à ces identités, c’est offrir à l’enfant une base solide, même si elle est en mouvement.
Le rôle des parents et adultes : contenir et accompagner l’enfant expatrié

Les enfants ne posent pas toujours clairement leurs questions sur l’identité, l’appartenance, les racines. Pourtant, ils les vivent intensément. Cela peut se manifester à travers les jeux, l’expression de leurs émotions, parfois des changements de comportement.
Dans ce contexte mouvant, les parents deviennent le point d’ancrage. Ce sont eux qui peuvent aider l’enfant à construire une continuité intérieure, même si tout change autour de lui.
ll n’est pas égoïste pour un parent de penser à soi, de prendre du temps pour soi, d’écouter ses besoins. C’est nécessaire pour être se rendre pleinement disponible pour ses enfants, pour ses proches. Prendre soin de soi, c’est aussi prendre soin des autres, de sa famille...
C’est la raison pour laquelle, il est nécessaire que les parents soient aussi attentifs à leurs émotions, aux changements qu’ils vivent eux aussi. De cette façon, ils seront plus à même d’accompagner leurs enfants.
Voici quelques façons concrètes de contribuer à construire un « chez soi » en expatriation :
- Valoriser les histoires familiales : parler des origines, des migrations, des personnes et des lieux aimés même s’ils sont loin, mais aussi parler également des nouveaux lieux et nouvelles personnes aimées plus proches géographiquement.
- Créer certaines routines quotidiennes : lire une histoire dans la même langue, fêter les anniversaires selon une tradition, cuisiner des plats de la culture d’origine, utiliser par exemple une crème, un savon avec une odeur particulière du lieu d’origine (citron, mimosa, canelle), jouer à des jeux de son pays d’origine etc.
- Créer une mémoire de famille mouvante : créer des albums photos, une boîte à souvenir et accueillir les récits et émotions associées. Lorsque les parents osent s’exprimer également, cela renforce le sentiment de sécurité et de complicité de sorte à vivre une aventure familiale !
- Nommer les émotions et les valider : Qu’il s’agisse de tristesse, de déception, d’exaltation ou parfois tout cela en même temps, en nommant l’émotion et la validant, l’anxiété diminue, permettant d’être disponible pour créer de nouvelles choses, souvenirs, récits familiaux…
- Rejoindre des réseaux d’expatriés : communiquer dans sa langue maternelle, avec des personnes ayant un parcours similaire peut réduire l’isolement des parents expatriés. En se sentant écouté, compris, relié à un groupe, alors on se sent déjà moins loin, moins seul, plus fort en tant que parent. Car oui, les expatriés se comptent par millions ! Les expatriations augmentant chaque année, les expats représentent un peu plus de 3 % de la population mondiale ! Les réseaux existent partout dans le monde. Parfois en local, national, mais aussi via des réseaux d’experts expatriés disponibles à distance tel qu’ExpatPro.
En résumé, ce que l’on peut transmettre à l’enfant, c’est un sentiment de continuité dans la relation. Ce sont des repères et des liens qui voyagent, qui se transforment. L’enfant n’est plus déraciné mais « multi-raciné ».
Une identité transnationale

L’enfant expatrié ne se développe pas dans une seule terre, mais il tisse un maillage complexe d’appartenances multiples.
Ce n’est pas nécessairement un déracinement. En effet, si les parents sont soutenus, si la parole a sa place, c’est une autre forme d’enracinement. C’est un enracinement qui nécessite d’accepter la pluralité, sans s’oublier.
Les parents peuvent avoir un rôle d’interprètes : ils traduisent les mondes, les langues, les contextes. Ils valident l’idée que l’on peut être d’ici et d’ailleurs à la fois, sans jamais être incomplets ou déracinés. Ils créent en quelque sorte des « racines portables » !
Dans certains cas, cette mission est mise à mal par excès de fatigue, traumatismes, deuils, solitude excessive, ou un manque de soutien etc. Pour traverser plus sereinement les challenges et défis d’une expatriation en famille, il existe des espaces d’écoute et de conseils spécialisés avant le départ, au retour ou pendant l’expatriation.
Et du côté affectif ?

La sécurité affective est le cœur du chez soi. Peu importe la langue, la culture ou l’identité : un enfant se sent « chez lui », là où il est vu, reconnu et aimé tel qu’il est.
Les déménagements fréquents, les séparations culturelles ou linguistiques ne sont pas nécessairement traumatisants en soi. Ce qui peut l’être, c’est de ne pas pouvoir en parler, c’est de devoir choisir une culture, une identité, de devoir « aller bien », de ne pas avoir d’espace pour exprimer l’ambivalence, ou de sentir que son parent lui-même ne se sent pas en sécurité et a besoin d’aide…
Conclusion : transmettre un chez soi intérieur

Ancrer un enfant en expatriation, ce n’est pas recréer artificiellement un lieu stable, c’est lui transmettre une capacité intérieure à se relier, à déployer ses racines et à les connecter : à soi, aux autres, à l’histoire familiale, au monde.
C’est lui apprendre que les racines peuvent être invisibles, profondes et multiples. Le parent explique ainsi à l’enfant expatrié que les racines les plus solides sont celles que l’on crée soi-même, dans son intérieur. Les racines n’ont pas besoin d’être reliées physiquement à leur terre natale.
C’est la sécurité, le sentiment d’être à sa place, d’être accepté dans sa diversité et pluralité qui conduit au développement de nouvelles racines ouvertes sur le monde et les liens aux autres.
L’expatriation est une richesse, une opportunité de se développer, de découvrir le monde, de créer de nouveaux liens. Quand cette aventure unique ne peut être vécue pleinement par un surmenage, par un envahissement de stress, de chocs, des spécialistes peuvent accompagner.
Article écrit par Alexandra Milazzo, neuropsychologue, thérapeute, auteure, maman expat

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